Dans l’univers foisonnant du jeu vidéo, certaines légendes naissent d’une étincelle créative inattendue, se transformant et évoluant jusqu’à devenir des phénomènes culturels. L’une de ces sagas emblématiques, qui a redéfini le genre de l’action-aventure en monde ouvert, est sans conteste Assassin’s Creed. Mais derrière les capuches, les lames secrètes et les sauts de la foi, se cache une histoire fascinante, celle d’une origine inattendue et d’une transformation radicale. Ce qui allait devenir la pierre angulaire d’Ubisoft, avec ses explorations historiques méticuleuses et son gameplay acrobatique, n’était, à l’origine, rien de moins qu’une tentative audacieuse de réinventer une autre franchise culte : Prince of Persia. Plongeons ensemble dans les coulisses de cette métamorphose, pour comprendre comment un prince des sables a cédé la place à un maître assassin, et pourquoi cette scission créative a donné naissance à deux des séries les plus appréciées de l’histoire du jeu vidéo.
La Genèse d’un Mythe : Prince of Persia 4
Au début des années 2000, la franchise Prince of Persia connaissait un renouveau spectaculaire grâce à la trilogie des Sables du Temps, initiée par le brillant Prince of Persia: The Sands of Time en 2003. Ce titre avait émerveillé les joueurs par son gameplay innovant mêlant acrobaties fluides, combats stylisés et une mécanique unique de retour dans le temps, le tout enveloppé dans une narration captivante. Fort de ce succès retentissant, Ubisoft Montréal, le studio à l’origine de cette renaissance, était naturellement tourné vers l’avenir, cherchant à capitaliser sur cet élan pour la prochaine génération de consoles. L’idée d’un quatrième opus, plus ambitieux et plus immersif, germait déjà dans les esprits des développeurs.
Cependant, l’ambition pour ce nouvel épisode dépassait rapidement les cadres traditionnels de la série. Les équipes créatives, menées notamment par Patrice Désilets et Jade Raymond, aspiraient à une expérience de jeu qui repousserait les limites de ce qui avait été fait auparavant. Ils voulaient un monde plus vaste, une liberté de mouvement inégalée et une immersion narrative plus profonde, des éléments qui commençaient à se sentir à l’étroit dans les couloirs et les puzzles plus linéaires des précédents Prince of Persia. La vision était celle d’un jeu où le joueur pourrait véritablement s’approprier l’environnement, se mouvoir avec une agilité sans précédent et interagir avec un monde vivant.
C’est dans ce contexte de désir d’innovation radicale qu’a commencé à émerger le concept d’un “Prince of Persia: Assassin”. L’idée était de transformer le Prince en un personnage plus sombre, plus furtif, capable d’évoluer dans l’ombre et d’accomplir des missions d’infiltration. Cette orientation nouvelle, axée sur la discrétion et l’assassinat, marquait une rupture significative avec l’image du Prince agile mais souvent frontal dans ses affrontements. Le projet prenait une tournure inattendue, s’éloignant progressivement de ce qui faisait l’essence même de Prince of Persia pour explorer des territoires de gameplay et de narration encore inexplorés par la franchise.
Le Projet “Prince of Persia: Assassin” : Une Nouvelle Direction
Les premières ébauches du projet “Prince of Persia: Assassin” révélaient une volonté de repenser entièrement les mécaniques de jeu. Plutôt que de simplement améliorer les sauts et les combats existants, l’équipe cherchait à créer un système de mouvement et d’interaction avec l’environnement d’une fluidité révolutionnaire. L’accent était mis sur des déplacements verticaux en ville, permettant au joueur d’escalader des bâtiments, de sauter de toit en toit et de disparaître dans la foule, des éléments qui allaient devenir la marque de fabrique du futur Assassin’s Creed. Cette vision audacieuse promettait une liberté d’exploration sans précédent pour l’époque, bien au-delà des palais et des donjons du Prince.
Le personnage principal lui-même subissait une profonde transformation. Le Prince, connu pour son charme et son humour, laissait place à une figure plus énigmatique, un maître de l’ombre dont l’identité et les motivations étaient enveloppées de mystère. Cette figure d’assassin, dotée d’une lame cachée et d’une capacité à se fondre dans la masse, offrait des opportunités narratives et de gameplay bien différentes de celles d’un souverain. Le concept d’un ordre secret, luttant pour la liberté contre la tyrannie, commençait à prendre forme, jetant les bases d’une mythologie bien plus complexe que celle des génies et des djinns des contes persans. Ce changement de focus du personnage était central à la redéfinition du projet.
Un autre virage majeur fut l’exploration d’un cadre historique réaliste plutôt qu’un univers de fantasy persan. L’idée de situer l’action dans le contexte des Croisades, avec ses villes médiévales grouillantes et ses conflits religieux, offrait une toile de fond riche et crédible pour les activités d’un assassin. Cette décision permettait non seulement d’ancrer le jeu dans une réalité tangible, mais aussi d’explorer des thèmes plus matures et complexes, tels que la foi, la politique, la morale et la liberté. L’attrait pour l’authenticité historique, combiné à la possibilité de manipuler des événements majeurs, a commencé à distinguer ce projet de ses racines fantaisistes, le poussant vers une identité propre et distincte.
Altaïr, le Prototype du Prince Transformé
La concrétisation de cette nouvelle vision prit la forme d’un personnage emblématique : Altaïr Ibn-La’Ahad. Loin du jeune prince insouciant ou du guerrier torturé des précédents Prince of Persia, Altaïr était un homme de discipline, un membre d’un ordre ancestral aux principes stricts. Son design, avec sa capuche iconique, son costume blanc immaculé et sa lame secrète, est devenu instantanément reconnaissable et symbolique de l’orientation que prenait le jeu. Il incarnait la quintessence de l’assassin, silencieux, mortel et insaisissable, un concept bien plus mature et sombre que celui du Prince jongleur de dagues.
Les mécaniques de jeu furent entièrement conçues autour des capacités uniques d’Altaïr et de son rôle d’assassin. Le système de parkour, bien que s’inspirant des acrobaties du Prince, fut étendu pour permettre une exploration verticale sans précédent des villes. La discrétion et l’infiltration devinrent des piliers du gameplay, incitant les joueurs à planifier leurs approches, à se fondre dans la foule et à utiliser l’environnement à leur avantage pour exécuter leurs cibles. Les combats, bien que présents, étaient souvent présentés comme un dernier recours, accentuant l’importance de la furtivité et de la préparation, ce qui contrastait fortement avec les affrontements plus directs et rythmés de Prince of Persia.
La divergence narrative était également frappante. Alors que Prince of Persia se concentrait sur les destins royaux, les malédictions magiques et la préservation de l’équilibre d’un royaume, le projet “Assassin” plongeait dans une conspiration millénaire, une guerre secrète entre les Assassins et les Templiers. Cette nouvelle toile de fond offrait une profondeur philosophique et une portée historique bien plus vastes. La quête d’Altaïr n’était pas de sauver une princesse ou de défaire un vizir maléfique, mais de restaurer la paix et la liberté à travers des actes ciblés, souvent moralement ambigus. Cette transformation du protagoniste et de son univers fut un pas décisif vers la création d’une franchise entièrement nouvelle.
Les Piliers Communs : Parkour, Stealth et Récit Immersif
Malgré la scission et l’émergence d’une nouvelle identité, il est indéniable que Assassin’s Creed a hérité de nombreux éléments fondamentaux de son prédécesseur, Prince of Persia. La fluidité des mouvements, en particulier, était un trait distinctif des deux séries. Le Prince des Sables du Temps avait déjà établi des standards élevés en matière d’acrobaties et de navigation environnementale, permettant des enchaînements spectaculaires de sauts, de courses murales et de glissades. Cette base solide a servi de tremplin pour développer le système de parkour sophistiqué d’Assassin’s Creed, offrant une liberté de déplacement encore plus grande dans des environnements urbains complexes et vertigineux.
La notion de furtivité, bien que plus développée et centrale dans Assassin’s Creed, était également présente dans Prince of Persia, notamment dans certains passages où la discrétion était requise pour éviter des gardes ou résoudre des énigmes. Les deux jeux encourageaient l’observation de l’environnement et la planification des actions, même si le Prince mettait l’accent sur la résolution d’énigmes et les pièges, tandis que l’Assassin se concentrait sur l’élimination silencieuse et l’infiltration. Cette approche commune de l’interaction avec le monde et ses défis a permis une transition naturelle des compétences développées par les équipes d’Ubisoft Montréal.
Enfin, l’importance d’un récit immersif et d’une direction artistique forte est un autre pilier partagé par les deux franchises. Prince of Persia: The Sands of Time était loué pour sa narration poétique et son ambiance visuelle unique, des qualités que l’on retrouve amplifiées dans Assassin’s Creed. Le soin apporté à la reconstitution historique, la richesse des personnages et la profondeur des thèmes abordés (liberté, destin, moralité) sont des héritages directs de cette philosophie de conception. Ces fondations narratives et esthétiques ont permis aux deux séries de captiver les joueurs bien au-delà de leurs mécaniques de jeu, créant des univers persistants et mémorables.
L’Émancipation : Quand l’Assassin Prend Son Envol
Le moment décisif où “Prince of Persia: Assassin” a officiellement muté en Assassin’s Creed fut le résultat d’une prise de conscience progressive au sein d’Ubisoft Montréal. Le projet avait tellement grandi en ambition et en portée qu’il ne pouvait plus être contenu dans les limites de la licence Prince of Persia. Les éléments clés, tels que le monde ouvert, la liberté d’action totale dans des villes historiques et le concept d’un ordre secret manipulant les événements, étaient devenus trop éloignés de l’essence féerique et plus linéaire du Prince. Il était clair que pour réaliser pleinement cette vision, une nouvelle identité était nécessaire, une qui ne serait pas freinée par les attentes ou le lore existant.
La décision de créer une nouvelle propriété intellectuelle offrait une liberté créative inestimable. En se détachant de Prince of Persia, les développeurs n’étaient plus contraints par les personnages établis, les arcs narratifs préexistants ou les conventions de gameplay spécifiques à la série. Cette émancipation leur a permis de construire un univers à partir de zéro, de développer une mythologie propre et d’explorer des thèmes plus audacieux sans craindre de dénaturer une franchise bien-aimée. C’était une occasion unique de forger une identité distincte, répondant aux aspirations originales de l’équipe sans compromis.
C’est à ce stade que le concept de l’Animus fut introduit, une machine permettant d’explorer les souvenirs génétiques d’ancêtres. Cette idée brillante a non seulement permis d’expliquer la nature du “voyage dans le temps” et l’exploration de différentes époques historiques, mais elle a aussi ancré le jeu dans une narration de science-fiction contemporaine. L’Animus a donné à Assassin’s Creed une structure unique, liant les récits historiques à une intrigue moderne, et a fourni une justification narrative à la répétition des missions et à la possibilité de “rejouer” des souvenirs. Cette innovation a véritablement scellé l’identité d’Assassin’s Creed, le distinguant définitivement de ses origines et lui ouvrant les portes d’une saga épique.
L’Héritage de Prince of Persia dans Assassin’s Creed
Malgré la séparation, l’ADN de Prince of Persia est profondément ancré dans les fondations d’Assassin’s Creed, influençant de manière significative ses mécaniques de jeu et sa philosophie de conception. Le système de déplacement acrobatique, souvent appelé parkour, est le descendant direct des mouvements fluides du Prince des Sables du Temps. La capacité à courir sur les murs, à sauter entre les rebords et à s’accrocher à des prises impossibles, tout en maintenant une sensation de fluidité et de contrôle, a été perfectionnée et étendue pour permettre l’exploration vertigineuse des villes médiévales. Cette agilité est devenue une signature incontournable de la série, une véritable marque de fabrique.
L’influence se retrouve également dans la conception des niveaux et l’approche du level design. Les niveaux de Prince of Persia étaient célèbres pour leurs environnements complexes, remplis de pièges et de chemins alternatifs, invitant à l’exploration et à la résolution de puzzles spatiaux. Cette philosophie s’est traduite dans Assassin’s Creed par la création de villes riches en verticalité, offrant de multiples voies pour atteindre un objectif, que ce soit par les toits, les balcons ou les rues bondées. L’environnement n’est pas seulement un décor, mais un terrain de jeu interactif où chaque élément peut être utilisé pour progresser ou se dissimuler, rappelant la manière dont le Prince interagissait avec son monde.
Voici quelques exemples concrets de cet héritage :
- Le système de “Free Running” (course libre) qui permet au personnage de se déplacer fluidement et automatiquement sur les obstacles, une évolution des enchaînements acrobatiques du Prince.
- La capacité à s’accrocher et à escalader des façades complexes, héritée directement des mécaniques d’escalade des palais de Prince of Persia.
- L’importance de la verticalité dans le gameplay, où les hauteurs offrent à la fois des avantages stratégiques pour l’observation et des routes d’évasion rapides.
- L’intégration de la furtivité comme composante clé du gameplay, même si elle est plus développée dans Assassin’s Creed, elle était déjà présente en germe dans les séquences d’infiltration du Prince.
- Le concept de narrations épiques et de mondes riches en lore, où l’histoire et l’ambiance jouent un rôle primordial dans l’immersion du joueur.
Ainsi, même si Assassin’s Creed a forgé sa propre voie, il porte en lui les échos de son ancêtre, témoignant d’une évolution naturelle et d’une ingénierie de jeu brillante qui a su transformer une idée en une légende.
L’Impact et la Révolution d’Assassin’s Creed
Le lancement d’Assassin’s Creed en 2007 fut un événement majeur dans l’industrie du jeu vidéo, marquant le début d’une nouvelle ère pour les jeux d’action-aventure en monde ouvert. Le jeu a été salué pour son ambition technique, sa reconstitution historique impressionnante et son gameplay innovant qui offrait une liberté de mouvement et d’action sans précédent. Les critiques et les joueurs ont été captivés par la possibilité d’explorer des villes médiévales comme Jérusalem, Acre et Damas, de se fondre dans la foule et d’exécuter des assassinats spectaculaires depuis les toits. Il a non seulement dépassé les attentes, mais a également établi de nouvelles références pour l’immersion historique et le design de jeu.
L’impact d’Assassin’s Creed s’est étendu bien au-delà de son succès commercial initial. La série a rapidement donné naissance à un phénomène culturel, influençant de nombreux autres jeux et franchises. Son modèle de monde ouvert, combinant exploration libre, missions structurées et une narration profonde, est devenu un archétype pour de nombreux titres à venir. L’attention portée aux détails historiques, la recherche approfondie pour recréer des époques passées avec une fidélité remarquable, a également inspiré une nouvelle vague de jeux soucieux de l’authenticité culturelle et historique. Assassin’s Creed a prouvé que l’histoire pouvait être une toile de fond passionnante pour des aventures épiques.
Aujourd’hui, Assassin’s Creed est une franchise colossale, avec de multiples opus, des spin-offs, des romans, des films et une communauté de fans dévouée. Chaque nouvel épisode explore une nouvelle période de l’histoire, de l’Égypte ancienne à la Grèce antique, en passant par la Révolution française et l’ère viking, enrichissant constamment son univers. Bien que Prince of Persia ait également continué d’exister, avec des titres comme Prince of Persia (2008) et Prince of Persia: The Lost Crown, c’est Assassin’s Creed qui a véritablement révolutionné le genre, créant son propre héritage et s’établissant comme l’une des sagas les plus influentes et durables du jeu vidéo mondial. Son cheminement, de simple idée de suite à une franchise indépendante, est une histoire de succès sans précédent.
CONCLUSION : Le Destin Glorieux d’une Scission Créative
L’histoire de la genèse d’Assassin’s Creed, partant d’une idée pour le prochain Prince of Persia, est un témoignage éclatant du pouvoir de l’innovation et de la vision créative. Ce qui aurait pu être une simple évolution d’une franchise existante s’est transformé en la naissance d’un géant du jeu vidéo. La volonté des développeurs d’Ubisoft Montréal de ne pas se contenter des acquis, de repousser les limites techniques et narratives, a conduit à une scission audacieuse qui a finalement bénéficié à l’ensemble de l’industrie. Cette décision courageuse a non seulement permis à Assassin’s Creed de s’épanouir, mais a également offert à Prince of Persia la possibilité de conserver son identité unique, évitant ainsi une potentielle dilution.
La transformation du “Prince of Persia: Assassin” en l’emblématique Assassin’s Creed est un exemple parfait de la manière dont une ambition démesurée peut nécessiter de briser les chaînes du passé pour forger un avenir. En refusant de contraindre leur vision à un cadre préétabli, les créateurs ont libéré un potentiel créatif immense, donnant naissance à un univers riche, complexe et historiquement fascinant. Le succès phénoménal d’Assassin’s Creed, avec ses reconstitutions méticuleuses, son gameplay de parkour révolutionnaire et sa mythologie profonde, a prouvé que la prise de risque pouvait mener à des récompenses extraordinaires, établissant une nouvelle référence pour les jeux en monde ouvert.
En fin de compte, cette scission créative a abouti à un destin glorieux pour les deux franchises. Prince of Persia a pu continuer son chemin, explorant de nouvelles directions tout en restant fidèle à son âme féerique et acrobatique. Quant à Assassin’s Creed, il est devenu une icône mondiale, une saga qui continue d’émerveiller des millions de joueurs en les transportant à travers les âges, leur offrant une fenêtre unique sur l’histoire humaine et la quête éternelle de liberté. L’histoire de son origine est un rappel fascinant que parfois, pour construire quelque chose de nouveau et de grand, il faut d’abord savoir se détacher et voler de ses propres ailes.
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